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 Tout bascule

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Wivi
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Date d'inscription : 23/07/2009

MessageSujet: Tout bascule   Mer 26 Aoû - 20:17

Tout bascule.
La vie, c’est comme une boîte de chocolats. On ne sait jamais sur quoi on va tomber. (Forest Gump)
Le 15 août. C’est la date à laquelle tous les Belges francophones partent à la côte, tandis que les Flamands s’en vont faire du kayak aux alentours de Durbuy. Le 15 août, c’est aussi la journée la plus chaude de l’été. Trente degrés au soleil, et vingt-six à l’ombre. De quoi fondre les hommes les plus bâtis. Mais le 15 août, c’est avant tout la journée qui dépasse de loin les taux de haute consommation de crème glacée. Tant et si bien qu’il faut s’y reprendre à deux fois avant de dénicher la douceur convoitée. C’est la course. Les Bruxellois restés à la capitale, ceux qui, dans l’immensité de leur sagesse citadine, n’ont pas jugé utile de braver cent kilomètres de bouchon pour quelques minutes passées au soleil, courent à travers toute la ville afin de trouver les quelques magasins restés ouverts. Cette course est une question de survie. Il s’agit de sauver ses graisses de l’attaque implacable des rayons de chaleur générés par ce soleil meurtrier. C’est une question de vie ou de mort. C’est entre les hommes et le soleil, les graisses et la glace. Une glace fondue contre la possibilité d’un corps dégoulinant. A vous de choisir.
Les plus malins ont déjà renouvelé leur stock de crème glacée. Leur surgélateur en est plein. La canicule peut bien s’abattre sur eux, ils ne manqueront jamais de frais. D’autres moins avisés se sont réveillés bêtement un matin de 15 août, avec rien dans la tête, rien dans le frigo. Pour ceux-là seulement commence la course folle. Je fais partie de ceux-là. Je me suis réveillée sous une chaleur accablante. Et je me suis désolée davantage encore en constatant l’ampleur de ma distraction. Pas de glace, pas de crème. Mon frigo était désespérément vide J’étais parée pour une dure journée.
C’est la mine maussade que je sortis. La ville trépignait déjà sous l’assaut des feus et des klaxons. J’en eus la nausée. Les gens se bousculaient sur les trottoirs, riant et s’esclaffant des bonnes poires qui avaient eu la bêtise d’oublier la date fatidique. Leur gaieté me mit le moral à zéro. Mes pieds peinaient à couvrir la distance qui me séparait de mon Night shop préféré, converti en « Day Club » pour l’occasion. J’aurais dû m’y attendre. A cette heure de la journée, il n’y avait plus rien. Pas de glace, pas de crème. Le frigo était désespérément vide. Je soupirai. Le vendeur me regarda avec indulgence. Je tentai de lui sourire. En vain. Mes muscles se figèrent en un rictus amer. J’étais attirée par ce vide inter viscéral. J’avais envie de m’y noyer.
- Rue Jacquemin, me dit-il.
J’étais hébétée. Je ne le compris pas. Il roulait les R quand il parlait. Cela me dérangea.
- Rue Jacquemin. Mon cousin y possède une épicerie. Il est ouvert. Vous pouvez y tenter votre chance.
La chance, en avais-je jamais eu ? Je le laissai à ses carottes et à ses navets en le remerciant d’un signe de tête. J’avais conscience que la meilleur chose à faire était d’accélérer le pas, de courir, de doubler toutes ces personnes qui me dépassaient. Mais je ne parvenais pas à m’y résoudre. J’étais découragée, morose. Parce que je n’avais plus de glace, plus de crème. Parce que ma voiture avait rendu l’âme quelques jours plutôt et que mon ex-petit ami était reparti chez papa avec mon unique carte de tram. J’étais au comble du désespoir.
Rue Jacquemin. Le Roumain n’avait pas menti. Son cousin tenait boutique, une bâtisse toute aussi délabrée que la précédente. J’entrai sans me poser de question. Le courage me manquait. Je n’osai même pas espérer. Pourtant, la déception me frappa de plein fouet. Pas de glace. Pas de crème. Le frigo était désespérément vide. Mes pensées bouillonnaient, renâclaient à prendre une quelconque décision. J’avais chaud. Je transpirais. Tout cela m’était insupportable. Je saisis alors toute l’absurdité de ma situation. Le soleil, lui, moi. Mon désir d’une bonne crème glacée redoubla d’intensité. J’avais envie de me goinfrer.
- Rue Bleuet, me dit-il.
-Votre cousin y tient boutique ?
Depuis ma prime jeunesse, j’avais appris à tirer parti des événements passés.
- Non, bonne dame, mon oncle. Il y tient une crêperie. Mais je suis sûre que vous trouverez-là de quoi vous satisfaire.
J’en doutais fortement. Je n’espérais plus. Je ne désespérais pas. Je n’attendais rien. Je me remis en marche, d’un pas trainant mais néanmoins plus allègre que la dernière fois. Après tout, les gens allaient rarement acheter leur glace dans une crêperie. Me trompais-je ?
Oui. Pas de glace. Pas de crème. Le « non » de Tonton Roumain me fendit l’âme.
- Puis-je voir votre frigo ? Le suppléais-je. Pour être certaine, vous comprenez.
Sa nouvelle dénégation enfouit le couteau plus profondément dans la plaie.
- Non ?
- Non.
Je ressentis soudain l’envie irrépressible de battre ce Tonton. Il était pire que le soleil. Pire que lui qui m’avait trompée. Pire que moi dans mes mauvais jours. Je me mis à pleurer.
- Ne pleurez pas, ma petite dame. Tout espoir n’est pas encore perdu. J’ai mon petit-fils qui …
- Quelle rue ? Lui criais-je.
Il sursauta face à ma vindicte. Les heures s’écoulaient inexorablement. Il ne me restait que peu de temps devant moi. Et le besoin de consommer une crème glacée, là, maintenant, devenait de plus en plus insistant. Jusqu’à l’insupportable. Jusqu’à une accablante impatience qui me mettait les nerfs en charpie. C’était une question de vie ou de mort, désormais. Une lutte entre moi et le reste, entre ma graisse et la glace.
- Où ?
- Rue de la Rose, mademoiselle.
Il avait à peine répondu que je me ruais déjà sur le trottoir. Cette fois, je courrais. Mes pieds se soulevaient du sol avec aisance. J’avais l’impression de voler. Je ne faisais plus attention à rien. Ma vue se brouilla. Les couleurs se confondirent. Mes oreilles tintèrent une dernière fois avant de sombrer dans un silence lourd. Il ne restait plus que cette odeur. Cette odeur lancinante de crème glacée qui m’appelait. Je mis toute mon énergie à rejoindre cette rue qui, je le savais avec une certitude aigue, devenait ma planche de salut, cet instant critique où le pendule revient à sa place initiale avant de recommencer son balancement, ce moment hors du temps qui vous fait pointer du doigt un nouvel horizon. Cette rue était mon âme. Mon point de chute où tout allait basculer.
Tout bascule. Je tourne, je saute, je tombe. Juste en bas des marches. La porte s’ouvre et le petit-fils descend.
- Bonne mère, vous allez bien ?
Bonne dame, petite dame, bonne mère. Aujourd’hui, j’avais tout entendu. Je soufflais. Je n’en pouvais plus. La sueur me voilait les yeux. Je dégoulinais de partout. J’avais perdu. J’étais vaincue. La chaleur était suffocante et me brûlait les poumons. Un instant, je crus m’évanouir. Mais un mouvement sur ma gauche m’empêcha de sombrer. Je sentis des mains me soulever et me soutenir tandis que j’entreprenais de retrouver mon équilibre. Mais mes genoux flanchèrent. On me retint de justesse. Mes jambes quittèrent soudain leur appui précaire et ma tête se cogna contre quelque chose de dur. Dur et à la fois tendre. Un léger parfum de fraise s’échappait d’une chemise. J’étais dans ses bras, aussi fragile qu’un oiseau blessé. Lentement, il me remonta jusqu’à l’intérieur. L’air était frais. Une bonne odeur de café moulu me chatouilla les narines.
- Qu’est-ce t’as encore été ramassé, Georgi ? Hein ? Tu crois pas qu’on a déjà assez de bêtes à la maison ?
Mama Roumain. J’étais sauvée. Mama ne laisserait jamais une jeune fille attraper une sale insolation. Jamais. Georgi me tenait toujours contre lui. Il n’avait toujours pas répondu. J’eus peur qu’elle ne me remarque pas dans les bras imposants de son fils. Je bougeai un peu. Cela surprit Georgi qui me lâcha sans façon. J’atterris au sol dans un bruit mat. J’avais retrouvé toutes mes aptitudes mentales. Le frais me faisait du bien. La bonne odeur du café me tenait éveillée. Et ses yeux qui me fixaient attiraient toute mon attention. Le Petit-Fils Roumain était beau. Terriblement beau. J’eus envie de l’embrasser. Tout de suite. Parce qu’il m’avait sauvée. Parce qu’il m’avait portée. Et parce que, bien malgré moi, j’en étais tombée amoureuse.
- Bonne-mère, mais c’est une fille !
Mama me prit le menton, me souleva une paupière.
- Vite Georgi, apporte de la glace. La pauvre, elle a dû attraper insolation.
De la glace. Des larmes de reconnaissance coulèrent sur mes joues. J’oubliai tout, le soleil, lui, ma foutue vie qui tournait à vau de l’eau. Non, qui avait tourné. Car maintenant tout était différent. Tout avait basculé.
- Là, là. C’est fini. Alors Georgi ! Et les glaces ?
J’eus à peine conscience des regards curieux que les autres clients me jetaient. Je n’en avais que pour Georgi qui approchait. Des étincelles pétillaient dans ses yeux, faisaient soulever en moi une lourde vague de chaleur réconfortante que rien, pas même la glace, n’aurait pu atténuer. J’avais soif tout d’un coup. J’avais faim. Faim de lui, et de ce qu’il me promettait en appliquant sur mon front un essuie trempé. C’était frais. Merveilleusement frais. Et cela me fit un bien incommensurable. La douleur à la tête s’envola en même temps que mes blessures de cœur. Je souhaitais que ce moment dure éternellement. Et je me surpris à supplier en silence une vie pareillement fraiche, dénuée de toute tension accablante. Je voulais que Georgi reste et soit pour moi ce que ces glaçons fondus étaient pour moi, salvateurs.
Georgi me regardait toujours. Mama était partie chercher un autre essuie. Je repris peu à peu une respiration normale. Il se pencha, déplaça l’essuie derrière ma nuque. Il toucha de ses lèvres la bosse que je m’étais faite en tombant et il descendit. Il glissa le long de mon visage humide et m’embrassa. C’était doux. C’était frais. C’était bon. Mon cœur palpita. Ma respiration s’accéléra. Le sang afflua à mes tempes. Mais je n’en avais cure. Ce baiser-là valait tous les frigos vides, toutes les glaces manquées. Il était aussi délicieux qu’une crème, aussi irrésistible qu’un fruit. J’en voulais encore.
- Bonne mère ! Georgi !
Mama était revenue. C’était gentil de sa part de m’apporter un nouvel essuie. Je lui souris. Mais je n’en avais plus besoin. J’avais Georgi, et cela seul suffisait. Il m’embrassa de nouveau, faisant fi des protestations de sa mère. Je m’agrippai à lui et ne le lâchai plus. Plus du tout. Jusqu’à l’ultime 15 août.
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Malimelocaliptus

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MessageSujet: Re: Tout bascule   Jeu 27 Aoû - 13:05

oh génialement ficelé ;D le début semble un peu différent de la suite (à partir du 2eme roumain). Sinon c'est très bien foutu, un peu inégal au niveau de l'écriture, y'a quelques passages qui surprennent à cause d'un style moins riche que le reste du texte. Enfin je sais pas si tu attends des critiques ou des éloges, on peut toujours faire les deux alors j'en reste là, génialement ficelé.
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Wivi
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MessageSujet: Re: Tout bascule   Sam 29 Aoû - 10:39

Les éloges c'est bien. Mais les critiques c'est mieux. ça permet de voir où ça coince et de là de s'améliorer.
Merci de m'avoir lue, en tout cas.
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Malimelocaliptus

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MessageSujet: Re: Tout bascule   Sam 29 Aoû - 11:36

eh bien non ... pour celui là je dirais merci d'l'avoir écrit ;p et quand je demande...c'est que parfois/souvent sur les forums on post des textes juste pour écouter les bonnes choses, parce qu'on veut pas y revenir et on trouve aucun intérêt sur tel ou tel texte à voir ses erreurs etc... En tout cas cette histoire remaniée revue et corrigée ferait une terrible nouvelle, au besoin je critiquerais dans le détail ;p
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MessageSujet: Re: Tout bascule   

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